Le mot « souveraineté » supporte mal les slogans. Depuis le 3 juin 2026, la Commission européenne lui associe pourtant un programme concret : le Cloud and AI Development Act, ou CADA, doit accélérer les centres de données, soutenir le cloud et l’intelligence artificielle en Europe, puis fournir un cadre commun d’évaluation des offres dites souveraines.

Le changement de ton est réel. La dépendance numérique n’est plus traitée comme un simple désagrément concurrentiel ; elle entre dans le champ de la politique industrielle, de l’énergie et de la sécurité. Cela mérite mieux qu’un procès d’intention. Cela exige aussi de lire ce que le texte peut produire — et ce qu’aucun règlement ne produira à notre place.

Un projet ambitieux, encore au conditionnel

Le CADA est, à ce stade, une proposition législative. Il annonce notamment un triplement de la capacité européenne de centres de données dans les cinq à sept ans, avec l’objectif de répondre aux besoins anticipés pour 2035. La trajectoire est impressionnante. Elle n’est pas acquise.

Entre une communication de la Commission et une infrastructure disponible, il reste le vote, les actes d’exécution, les financements, les raccordements électriques, les délais de construction et l’exploitation quotidienne. Confondre ces étapes donnerait une image trompeuse du rapport de force européen. Le droit peut orienter l’investissement et lever des obstacles ; il ne fabrique ni transformateur électrique, ni accélérateur, ni équipe d’exploitation.

Cette prudence n’affaiblit pas le projet. Elle permet de le juger sur des résultats observables plutôt que sur la seule taille des annonces.

Soixante-quinze mille accélérateurs ne font pas encore une souveraineté

La stratégie technologique liée au CADA recense dix-neuf AI Factories et treize antennes en cours de déploiement. L’étape suivante porte sur des AI Gigafactories dont la puissance équivaudrait, pour chacune, à au moins 75 000 accélérateurs avancés. L’échelle change : il s’agit de rendre possibles l’entraînement et l’exploitation de modèles que peu d’acteurs européens peuvent aujourd’hui financer seuls.

Fin juillet, Sifted rapportait l’ouverture d’un dispositif de candidatures de 10 milliards d’euros. Le média distinguait toutefois les fonds publics déjà mobilisables du financement total espéré. Cette nuance compte. Une capacité affichée sur une présentation ne devient un actif stratégique qu’une fois financée, alimentée, administrée et proposée à des conditions que les entreprises européennes peuvent réellement supporter.

L’accès sera donc aussi important que le volume. Si les ressources restent captées par quelques grands programmes, les PME et ETI continueront d’acheter ailleurs la puissance dont elles ont besoin. L’Europe disposerait alors de machines sur son territoire sans avoir résolu la dépendance économique de son tissu productif.

La dépendance se cache dans toute la pile

Un serveur installé dans l’Union européenne ne suffit pas à qualifier un service. Qui contrôle l’hyperviseur, l’orchestrateur, les identités et les clés ? Dans quel format récupère-t-on les données ? Combien de temps faut-il pour reconstruire le service chez un autre opérateur ? Que devient-il si une licence, une API ou une juridiction change ?

C’est à cet endroit que le futur cadre d’évaluation peut être utile, à condition de documenter les dépendances au lieu de distribuer un label rassurant. La nationalité d’une filiale et l’adresse d’un centre de données sont des informations pertinentes ; elles ne répondent pas à l’ensemble du problème.

L’auto-hébergement n’offre d’ailleurs aucun passe-droit. Une infrastructure locale tenue par une seule personne, sans procédure de reprise et dépendante d’un matériel introuvable peut être moins résiliente qu’un service externalisé correctement contractualisé. La souveraineté ne désigne pas un lieu. Elle décrit une faculté de décision, de contrôle et de sortie.

Le logiciel libre joue ici un rôle particulier. L’accès au code rend possibles l’audit, la modification et la continuité par un tiers. Encore faut-il entretenir ce code, former des équipes, corriger les vulnérabilités et financer les communs sur lesquels reposent les services. Une licence ouverte est une possibilité d’autonomie, pas son certificat automatique.

Le test de sortie vaut mieux qu’un discours

Pour une entreprise, le CADA ne remplace pas le travail d’architecture. Il fournit un contexte politique et, potentiellement, de nouvelles offres. La première mesure utile consiste à choisir un service critique et à simuler sa sortie.

Peut-on exporter les données sans perdre leur structure ? Les comptes, journaux et règles métier suivent-ils ? Existe-t-il un second opérateur ou une solution locale crédible ? Quel délai d’interruption faudrait-il accepter ? Le coût de cette reprise est-il connu ? Une réponse imprécise révèle une dépendance bien plus sûrement qu’un long questionnaire marketing.

Cette méthode évite deux réflexes également pauvres : envoyer toutes les charges dans un cloud par commodité, ou tout rapatrier sur site par principe. Certaines fonctions justifient une maîtrise directe. D’autres peuvent être confiées à un prestataire, dès lors que cette délégation reste observable et réversible.

Le CADA ouvre une fenêtre industrielle que l’Europe aurait tort de manquer. Son succès ne se mesurera cependant ni au nombre de pages du règlement, ni au nombre de pétaflops annoncés. Il se verra lorsque des organisations européennes pourront changer de fournisseur, reprendre une fonction critique ou maintenir un service sans demander la permission à l’acteur dont elles cherchent précisément à s’émanciper.